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Analyse d'une défense anti-OPA
Par OPA Boy
La période complémentaire de l'offre sur Pétrofina s'achève le 2 juillet 1999. Quarante-huit heures après, le conseil d'administration de Total décide de lancer une offre sur Elf. Acculé après cette OPE " surprise " de son concurrent TotalFina, Elf se résigne à lancer une contre-OPE sur son assaillant. Cette opération est originale car c'est une des premières défense Pacman en France. Nous allons étudier donc spécifiquement cette défense au travers d'une approche chronologique :
- Avant l'OPE ou comment Elf aurait pu prévenir cette OPE ...
Tous les analystes s'accordent à dire qu'Elf aurait du prévoir cette offensive depuis longtemps déjà. Nous verrons tout d'abord pourquoi ces deux entreprises étaient inévitablement amenées à se rapprocher, et comment Elf aurait pu se prémunir en conséquence.
Elf/TotalFina : un rapprochement inévitable
Le marché pétrolier est un marché sur lequel l'effet " taille " est très important, comme dans de nombreuses activités industrielles en général. Une taille conséquente permet des économies d'échelle tant au niveau de la production que de la distribution, mais aussi une meilleure couverture géographique et donc une diminution des risques. La course à la taille critique s'est traduite dans les faits par de multiples opérations de croissance internes et externes. Ainsi, ce secteur a connu une forte concentration : les trois majors de l'époque, Exxon, Shell et BP, non contents de dominer le marché, se sont renforcés en rachetant des concurrents d'une taille inférieure : Exxon a racheté Mobil, BP a mis la main sur Amoco et Arco. Elf a sous-estimé la rapidité d'intégration de Pétrofina par Total et a donc été surpris - comme la plupart des analystes - de l'offensive de TotalFina. Plusieurs types de défense auraient cependant pu être développées.
Le lancement d'une offre publique d'Elf sur TotalFina
Le 21 juillet 1999, en pleine guerre boursière, un article du Monde fait l'effet d'une bombe. Selon le journaliste, les banquiers conseils de TotalFina auraient entendu dans un avion des banquiers discutant d'une offre d'Elf sur TotalFina. Dès lors les troupes de TotalFina auraient accéléré le travail afin de lancer l'offre en premier. Toute la place financière en parle encore : Elf aurait perdu la guerre par manque de discrétion ! On apprendra par la suite qu'il s'agissait en fait d'une manoeuvre des banquiers de TotalFina destinée à motiver leurs troupes afin d'accélérer l'avancement du dossier. En effet, Elf ne souhaitait alors pas se rapprocher de TotalFina pour des raisons inconnues : s'agissait-il d'une simple querelle de personnes entre Philippe Jaffré et Thierry Desmarest ?
Le rapprochement avec une autre entreprise
Un accord était, par exemple, étudié avec l'allemand Veba. Elf étant en effet peu présent en Allemagne malgré sa raffinerie de Leuna. Mais Elf s'était montré moyennement intéressé par cette opportunité. A l'aide de la banque Lazard de nombreuses tractations auront lieu avec l'italien ENI, groupe d'une très grande taille, et encore contrôlé par l'Etat italien à hauteur de 36%. Cette opportunité les a d'ailleurs longtemps intéressé mais le deal ne s'est pas fait pour des raisons de " frottements fiscaux " trop importants notamment. Alors que tous les éléments semblaient militer en faveur d'un rapprochement Elf/TotalFina, Philippe Jaffré n'en a curieusement pas tenu compte. Il n'a pas souhaité prendre contact avec Thierry Desmarest ni même mettre en place des dispositifs anti-OPA. Il s'est donc retrouvé dépourvu quand TotalFina a lancé une OPE sur son groupe.
Philippe Jaffré n'a pas lésiné sur les moyens pour trouver une solution à l'offensive de TotalFina. Pas moins de cinq agences de communication (un record) ainsi que cinq banques conseils (Lazard, Goldman Sachs, Banexi, Morgan Stanley, et en fin de course Crédit Agricole Indosuez) ont été mis à contribution. Nous verrons dans un premier temps les défenses envisagées, et nous étudierons plus en détail celle qui fut retenue par la direction d'Elf.
La Golden Share
Quand Elf fut privatisé, l'Etat a conservé une partie du capital de la société et s'est réservé une golden share. Cette golden share fut plusieurs fois critiquée par les institutions européennes qui n'apprécient pas l'interventionnisme de l'Etat français dans un marché gouverné par la loi du marché. La Commission Européenne était à l'époque en train d'étudier la validité d'un tel outil. Cet examen n'était pas suspensif car l'opération Elf/TotalFina était franco-française. Thierry Desmarest n'a pas laissé beaucoup de place au hasard : il a ainsi rencontré les responsables du gouvernement Jospin afin d'avoir leur aval. Lors d'un voyage à Moscou le PDG de TotalFina a ainsi rencontré le premier ministre. Dominique Strauss-Kahn, ministre de l'industrie et des Finances et Lionel Jospin, premier ministre, ont assuré qu'ils ne feraient pas jouer la golden share. Afin de mieux comprendre cette décision il faut se resituer dans le contexte de l'époque : de nombreuses fusions transfrontalières avaient lieu, parfois hostiles, les dirigeants français avaient donc vu l'opportunité d'effectuer un rapprochement franco-français d'envergure et n'ont donc pas hésité une seconde à donner leur aval à l'offre de TotalFina.
Les autres défense envisagées
La banque Lazard a proposé l'intervention d'un chevalier blanc. Un rapprochement avec l'italien ENI a été envisagé, mais le gouvernement italien, actionnaire majoritaire (36%), ne souhaitait évidemment pas se mêler d'une telle opération, bien assez complexe comme ça. De plus les synergies étaient moindres que celles dégagées par un rapprochement avec TotalFina. Elf avait donc une marge de manoeuvre assez réduite et a du se résigner à une OPE " Pacman " sur son assaillant.
L'OPE " Pacman "
La séparation des activités chimie/pétrole
La contre-OPE n'avait de sens que si l'équipe dirigeante d'Elf avait un projet réellement différent de celui de TotalFina. Dans le cas inverse, la contre-OPE ne serait apparue que comme un moyen de conserver la direction de la nouvelle entité et aurait pu faire l'objet de nombreux recours d'actionnaires minoritaires. Elf a donc présenté un projet qui reflète bien l'évolution des mentalités : après la vague de fusions (dans un objectif d'économies d'échelle notamment) on a pu voir de plus en plus de scissions. Les études empiriques ont récemment remis en cause les opérations de rapprochement en termes de création de valeur. Une scission a de nombreux avantages, dont le principal est de donner une réelle autonomie aux entités scindées et ainsi espérer une gestion plus rigoureuse. Elf souhaiter scinder ses activités en deux entités nommées Chemco et Oilco en attendant de leur trouver leur véritable noms. Dans une telle optique Oilco aurait été 4ème pétrolier mondial et Chemco 5ème chimiste mondial (il regrouperait les actifs de Total, Pétrofina, et Elf-Atochem). Ce projet de scission, n'a pas connu l'approbation de tous les spécialistes : on opposait volontiers la vision financière d'Elf (scission dans une optique de création de valeur) à la vision industrielle de TotalFina (intégration verticale " classique ") . De plus, si une telle opération (scission) était si intéressante, pourquoi Elf ne l'avait-il pas entrepris plus tôt ?
Le financement de l'opération
Pour la partie dettes il avait été fait appel à un pool bancaire. Cet endettement pouvant nuire à la rentabilité du nouvel ensemble, il fallait donc envisager d'autres financements. Ainsi, la cession de 15.5% dans Sanofi Synthélabo avait été organisée. Elf, bien que disposant d'une participation supérieure (35.3%), ne pouvait céder plus du fait d'un pacte d'actionnaires le liant avec L'oréal (qui détenait alors 19% du groupe). Cette cession, effectuée à des cours élevés, pouvait rapporter 4.5 milliards d'euros, réduisant ainsi l'endettement à 9 milliards. Cette opération de cession sera abandonnée quand un accord sera signé entre les deux parties. Conclusion de la 2ème partie : La marge de manoeuvre d'Elf était plus que limitée. Ainsi Philippe Jaffré s'est résolu à lancer une OPE " Pacman " sur TotalFina. Afin de justifier cette contre-offre, Elf a proposé un projet plus créateur de valeur : une partie de l'offre serait payée en cash et il proposait la séparation des activités chimie et pétrole.
Malgré toutes les mesures évoquées ci-dessus et d'autres (vers la fin on a parlé d'un super dividende qui serait versé aux actionnaires conservant leurs actions Elf), TotalFina remportera finalement la victoire. Après d'âpres négociations Philippe Jaffré négociera son départ. A l'issue de la première offre TotalFina détenait 94.93% du capital. Suivront une Offre Publique de Retrait (OPR) et une Offre Publique de Retrait avec Retrait Obligatoire (OPR-RO). Une fois la valeur rayée de la côte les entités pourront fusionner dès avis favorable des autorités européennes de la concurrence (vers la mi-février). La victoire de TotalFina est donc complète. Qu'est ce qui lui a permis de remporter si facilement le combat ?
Philippe Jaffré vs. Thierry Desmarest
Le désavantage du calendrier
Quand il y a des différences temporelles entre deux offres, le système " classique " d'enchères ne fonctionne plus de la même façon : ce n'est pas celui qui fait l'offre la plus attrayante qui l'emporte. L'assemblée générale (AGE) devant avaliser l'augmentation de capital inhérente à l'OPE devait se réunir le 3 septembre. Doutant de ses chances de succès le conseil d'administration a annoncé le 23 août le report au 15 octobre. En effet, une telle offre entraîne une augmentation de capital, ce qui a pour conséquence de modifier les statuts de la société. Or, toute modification des statuts doit être avalisé lors l'assemblée générale extraordinaire (AGE) par une majorité des deux tiers. Les banquiers conseil de TotalFina avaient déjà organisé des proxy fight : ils allaient faire du Lobbying auprès de grands investisseurs afin de recueillir un maximum de votes défavorables. La victoire de TotalFina est nette. Plusieurs facteurs peuvent expliquer le succès de Thierry Desmarest, mais les marchés ont sûrement opté en faveur du dirigeant le plus " prometteur ". Conclusion : Quel devenir pour le groupe Elf TotalFina ? Le nouvel ensemble est aujourd'hui le leader européen du raffinage/distribution. La première capitalisation française bénéficie toujours de la golden share (qui pourrait être cependant remise en cause à Bruxelles). Quels que soient les critères de comparaison retenus (production, capacité de raffinage, réserves) le nouvel ensemble est actuellement 4ème mondial ... mais reste cependant loin derrière le trio de tête. Le graphique ci dessous nous indique bien la progression qu'il reste au nouvel ensemble.
Graphique : Les acteurs du secteur pétrolier
Tout ceci nous amène à penser que le nouvel ensemble devra donc encore procéder à un acquisition de taille afin de rejoindre les majors. ENI, qui est actuellement sixième pétrolier mondial (en termes de production et de réserves), mais qui est aussi présent dans le gaz naturel, semble aujourd'hui la cible la plus probable. Après les quelques mois nécessaires à l'intégration (partielle du moins) d'Elf, nul doute que Thierry Desmarest repartira à la chasse. Annexes Annexe 1 : La chronologie des événements
Annexe 2 : La méthode du " pooling of interest " ou " mise en commun d'intérêts " La méthode comptable utilisée par TotalFina était avantageuse : elle permettait de présenter des prévisions de résultats favorables en évitant l'amortissement futur du goodwill. En effet, cette règle permet d'inscrire la firme acquise pour sa valeur comptable et non sa valeur de marché. La valeur comptable est constitué du prix d'acquisition des biens, retraités de la dépréciation temporelle de ces mêmes biens. Les conditions pour utiliser cette méthode sont les suivantes : Elf qui propose une partie de son offre en cash n'aurait donc pas pu utiliser cette méthode. En revanche, Total qui l'a déjà appliqué avec Pétrofina, va l'utiliser pour la comptabilisation de l'acquisition d'Elf. On estime que sans cette méthode TotalFina aurait du amortir 200 milliards sur une durée de 40 ans (c'est la durée généralement retenue), soit 5 milliards par an. Les analystes estiment que cette opération sera relutive à moyen terme (cf. Annexe 3 : Acquisition dilutive ou relutive ?). Nul doute que si TotalFina n'avait pas pu utiliser cette méthode comptable les conclusions auraient été autres. Annexe 3 : Acquisition dilutive ou relutive ? D'après les analystes de Cheuvreux de Virieux, l'opération est dilutive sur le BPA de 1999 (-9%) et 2000 (-1%) et légèrement relutive par la suite (+1% pour 2001 et +5% pour 2002). Le calcul de la relution/dilution est le suivant : Si le BPA évolue favorablement on parle de relution ou d'effet relutif. Dans notre cas le nombre très important d'actions à émettre pour acquérir Elf entraîne une dilution les premières années, mais les synergies dégagées par le nouvel ensemble entraînent une relution à moyen terme. Annexe 4 : L'importance des arbitragistes Lors d'OPA/OPE de nombreux investisseurs effectuent des arbitrages en appréciant la probabilité de réalisation de l'opération. Dans l'opération Elf/TotalFina les arbitragistes ont joué un rôle essentiel : comme on peut le voir sur le schéma ci-dessous ils estimaient que le projet TotalFina avait plus de chances de succès et ajustaient donc les cours aux parités offertes par TotalFina. Ainsi durant toute la période l'offre de TotalFina présentait une prime nulle.
Graphique : Les arbitrages
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