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Loft Story

Quelques réflexions sur la nouvelle émission de M6

Par El Diablo - 4 mai 2001



Jeudi 3 Mai 2001. Le Monde et Libération consacrent leur "Une" à la nouvelle émission de M6, Loft Story. Un peu plus tard dans la soirée, des millions de téléspectateurs regardent en "prime time" le résumé d'une semaine au sein du "Loft". Au même moment, des milliers d'internautes commentent en direct l'arrivée du nouveau participant alors que des centaines d'autres découvrent avec une certaine émotion les dizaines de sites sur lesquels ils pourront télécharger quelques vidéos "hot" non diffusées sur M6.

Le vide, l'absence de tout et l'absence de rien

Nous avons longtemps hésité à écrire cet article. Dans un premier temps l'intérêt de "taper" sur cette émission ne nous a pas paru évident. En effet, un tel programmme ne nous semblait pas tellement différent des séries télé dont TF1 et M6 nous ont abreuvé pendant des années (notamment la célébrissime "Hélène et et les garçons" coté français et "Beverly Hills" pour la version US, avec plus de paillettes et de silicone).

Les mêmes décors aux couleurs criardes, les mêmes "faux jeunes" stéréotypés, les mêmes situations (toujours en soirée, jamais en train de bosser :-), les mêmes discussions niaises ("mais tu crois vraiment Christian me trouve grosse ?")... Bref, à l'Ouest rien de nouveau, comme dirait l'autre.

Et puis en creusant un peu (quand on touche le fonds on ne peut que creuser), on a révisé peu à peu notre position. Voici donc quelques extraits de nos réflexions. Comme nous sommes des p'tits gars méthodiques, nous avons classé nos griefs selon trois types:
1) envers les concepteurs/producteurs
2) envers les acteurs
3) envers les téléspectateurs

1) Dieu

Oui. Dieu. Comment appeller autrement celui qui joue avec SES créatures... qui les manipule, les met en situation selon un scénario qu'il a défini. Ce personnage qui interrompt l'émission par des "Steevy, au confessional", "Loana tu as oublié ton micro", "Arrêtez de poser des questions"... ?

Petit retour en arrière. Au début était la genèse et Dieu créa le "loft"... en s'inspirant d'un concept "piqué" à nos voisins européens. Peu importe qui a eu l'Idée (avec un grand "I") initiale (avec un petit "i"), ce sont les hollandais, qui ont les premiers adapté ce concept télévisuel. Pour montrer qu'ils avaient un sens de l'humour à toute épreuve, ils ont nommé cette émission "Big Brother" (Orwell reviens, ils sont devenus fous!).

Après quelques adaptations européennes, l'émission est donc arrivée logiquement en France. Logiquement ? De quelle logique parle-t-on ? D'une logique avec beaucoup de zéros derrière... en effet, plus de 70% de part de marché chez les 15-24 ans ça vaut bien quelques sacrifices (et accessoirement mettre ses principes moraux dans sa poche).

2) Actor's studio...

Pauvres participants. Comment peut-on tomber si bas ? Il faut vraiment le vouloir cet appartement pour endurer tout ça. Et puis même pour 2, 3MF... il y a des limites à la prostitution (tant physique que morale). Ou alors, il s'agit d'exhibitionnisme et on peut difficilement faire mieux en la matière.

Après avoir regardé quelques minutes d'émission, le doute s'installe tout de même. On commence à croire à un gigantesque canular, avec 11 acteurs professionnels qui joueraient les débiles mentaux. Puis on se fait une raison, tout comme dans l'émission "Qui veut gagner des Millions ?" le casting semble avoir été fait pour que le beauf de base ne se sente pas dépassé par les événements.

3) Cons-o-Mateurs

Quelques minutes passées sur deux channels IRC au moment où David décidait de partir... et où M6/TPS connaissaient un malencontreux ennui technique ;) montrent bien l'engouement du public pour cette émission:

Loft Story sur IRC Loft Story sur IRC

Les réactions montrent bien la démesure que suscite cette émission. Le danger provient évidemment de la couche la plus "jeune" de la population, fortement influençable. Mais là encore, il nous semble que cette émission n'est pas tellement différente des séries TV qui renvoyaient aux jeunes une vision biaisée (ce n'est pas le moment d'oublier le "i") de la vie: bandes de copains, copines, pas de contraintes, pas de maladie, bref un univers aseptisé qui leur "vendait" du rêve (de l'inaccessible ?).

M6 en définissant son émission comme étant une "fiction" brouille encore plus les pistes. En effet, la mise en scène est évidente (les candidats doivent relever des défis, on "oriente" fortement leurs loisirs, leur soirées), mais les acteurs n'en sont pas vraiment... ils jouent leur propre rôle.

Trois petits cochons

Petit interlude: il faut bien distinguer les trois types d'émission qui gravitent autours de Loftstory:
1) l'émission de TPS, qui est l'émission "originale". Le téléspectateur a accès à l'ensemble des caméras
2) les résumés de M6, qui sont plus proches de la série TV qu'autre chose... le montage ne sélectionne que certaines scènes (mises en scènes ?)
3) les résumés hebdomadaires de M6: il s'agit d'une sorte de talk show, au cours duquel sont invités les proches des participants. C'est du "Ca se discute", du "L'amour en danger" de la grande époque...

Au final, nous avons donc une émission "3 en 1": pour le prix - modeste en plus ! - d'une émission, M6 touche trois types de publics différents. De plus c'est une manière très intelligente de faire diverger les avis de ses détracteurs. En effet, quelqu'un qui ne verra que l'émission "raccourcie" de M6 aura peu de choses à reprocher à cette Soft Story !

"Truman Show" se touche "En direct sur Ed TV"

Le CSA dit s'intéresser de près à l'émission, mais n'espérons pas trop de ce côté... la chaîne M6 est un grand groupe coté, soutenu par ses deux principaux actionnaires, Suez Lyonnaise (37% du capital et 34% des droits de vote) et le financier belge Albert Frère (42% et 34% des droits de vote). Au pire (au mieux ?), la "petite chaîne qui monte" recevra un avertissement de la part de l'instance de surveillance.

D'autres personnes n'ont d'ailleurs pas attendu une telle intervention, puisque le serveur hébergé par Atos-Origin a été hacké dimanche par un mécontent...

Tout le monde n'est pourtant pas de cet avis. Ainsi la ministre déléguée à la Famille et à l'Enfance Ségolène Royal a déclarée que l'émission "ne mérite ni excès d'honneur, ni indignité [et qu'il ne fallait pas] s'acharner sur des émissions populaires [de ce type]".

Effectivement cette émission n'est peut être pas la pire du PAF (les émissions "Qui veut gagner des Millions ?", "Ca se discute" ou "C'est Mon choix" mériteraient aussi de figurer dans cette rubrique), mais cela ne permet absolument pas de la justifier.

Quoiqu'il en soit... le débat est lancé.


Mise à jour du 06 mai 2001 :

Réflexions (juridiques) sur Loftstory, sa légalité et la censure télévisuelle...

Par CRKTB

Avec son émission Loft Story, M6 remet au goût du jour l'éternel débat de la censure à la télévision. Sous l'égide de la liberté d'expression constitutionnellement consacrée, la France ne connaît que deux formes majeures de censures télévisuelles (nous ne parlons pas ici de l'autocensure des chaînes qui résèrvent généralement leurs émissions dites "intellectuelles" aux seuls somnambules) :

  • la diffusion d'images à caractère pornographique (elle aussi réservé aux somnambules)
  • le temps d'expression des candidats aux élections, encadré par un contrôle strict du CSA

    La diffamation au cours d'une émission en direct ne peut être sanctionnée qu'à posteriori et ne rentre donc pas dans le cadre de ce que l'on appelle communément la censure.

    L'émission Loft Story pourraît-elle faire l'objet d'une censure ? Dans le cadre précédemment défini, aucun des participants n'ayant d'ambition électorale (ouf !), et M6 ayant censuré les passages "chauds" (on peut d'ailleurs constater que sur TPS comme sur Internet, les images sont diffusées avec un léger différé de trois minutes pour éviter tout dérapage), la censure paraît exclue au premier abord.

    Cependant, l'étude la jurisprudence administrative et constitutionnelle nous apporte quelques éléments intéressants. Le Conseil Constitutionnel avait déjà affirmé que "la sauvegarde de la dignité de la personne humaine contre toute forme d'asservissement et de dégradation est un principe à valeur constitutionnelle" (CC, 27/7/94).

    Le conseil d'Etat, instance suprême de l'ordre juridictionnel administratif, a innové dans un arrêt rendu en 1995 (CE, 27/10/95, Commune de Morsang-sur-Orge). Il affirme ainsi que ce principe s'applique tant aux autorités publiques et aux tiers, qu'aux personnes directement concernées. La question soulevée portait sur le droit pour un maire d'interdire sur le territoire de sa commune la pratique du lancer de nain (!), pratique courante dans les discothèques à cette époque. Le problème majeur portant sur le fait que c'est de son propre chef et en contrepartie d'une rémunération que les nains se prêtait à se petit jeu. Pour autant, dans sa décision de 1995, le conseil d'Etat sanctionne cette pratique du lancer de nain, et ce, après avoir relevé le consentement explicite et éclairé dudit nain. On ne peut consentir à sa propre dégradation ! L'ordre public, fondement des mesures de police prises par les autorités publiques, était antérieurement défini par la sauvegarde de la sécurité publique, de la salubrité publique et de la moralité publique. Une nouvelle composante de l'ordre public, la dignité de la personne humaine, est donc ainsi invoquée par le Conseil d'Etat, par le biais d'un procédé juridique que nous ne commenterons pas dans ces lignes.

    Or, Loft Story, tout comme le lancer de nain, fait des participants des objets entre les mains d'autres personnes (M6 en l'occurrence). Et il est à souligner que les participants ne semblent pas avoir pleinement conscience qu'ils sont filmés partout (confessionnal, douche). Tout ceci constitue bien une infraction au respect de la vie privée, corollaire du respect de la dignité de la personne humaine. Sur ce fondement, le maire de la commune où se déroule l'émission pourrait éventuellement frapper d'interdiction l'émission. Le gouvernement pourrait en faire de même.

    Petite précision, depuis l'édiction de la Loi Evin (10/1/91), la présence de l'alcool et de la cigarette à l'écran est strictement réglementée en ce qui concerne les publicités, et les émissions, qu'elles soient en direct ou pré-enregistrées. Or il est évident que Loft Story n'est pas une fiction, et doit en conséquences respecter cette réglementation.

    Alors bien sûr, il n'est évidemment pas question de censurer cette émission, car quand la censure commence, on ne sait jamais où elle s'arrête, et si l'on fonde la censure sur une évaluation intellectuelle de l'émission concernée, quelle seront les limites et la teneur du contrôle ?

    Mais il faut être conscient que les outils juridiques pour contester ce genre d'émission existent. Et que le droit d'engager une procédure devant les juridictions en France est libre, protégé, et peu onéreux (droit de timbre de 100 francs, dispense de l'obligation de recourir à un avocat devant le tribunal administratif). Il serait donc intéressant de connaître la position des juges devant une requête développant les arguments sus-évoqués, tant l'avis rendu par le CSA nous apparaît décevant dans le sens où il évite de prendre position. Affaire à suivre donc.

    ---


    Mise à jour du 13 mai 2001 :

    Cette émission a fait couler beaucoup (trop) d'encre. Avant de définitivement clore le sujet, nous avons souhaité adresser un dernier coup de gueule aux personnes suivantes (sans ordre de préférence):

  • M6 (évidemment)
  • TF1 et l'hypocrisie des "attaques" de Patrick Le Lay
  • la société de production Endemol et son actionnaire majoritaire, Telefonica (le géant espagnol des télécoms)
  • les animateurs/producteurs Arthur, Vincent Lagaf, Karl Zéro, Sylvain Augier, Marc-Olivier Fogiel, qui ont vendu leurs sociétés de production respectives à Endemol
  • le CSA pour s'être contenté de quelques recommandations alors que l'institution dispose de moyens coércitifs
  • Benjamin Castaldi (évidemment)
  • les participants (au risque de nous répéter, il y a différents moyens d'accéder à la gloire... mais il y a aussi des limites à la prostitution physique ou morale)
  • les parents des participants
  • les psys qui cautionnent ce concept
  • les médias qui font leurs choux gras de cette émission (cf. Skyrock, Fun Radio)...
  • le quotidien Le Monde, qui n'a pas échappé à la "mode" et qui vient à nouveau d'y consacrer sa "Une"
  • les téléspectateurs passifs
  • les téléspectateurs actifs (ceux qui créent des sites, ceux qui votent pour "éliminer" (sic) les candidats)
  • les internautes qui polémiquent des heures sur les forums
  • d'une manière générale, tous ces français qui n'ont rien d'autre à faire de leurs journées que de regarder cette émission...

    Voilà, j'espère n'avoir oublié personne. Maintenant on éteind la télé et on n'en parle plus, promis :)

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